S O S Mariage mixte

Se marier avec quelqu'un d'une autre culture, c'est gérer la différence au quotidien.

03 juillet 2004

faire face à la culpabilité

Pour unE AfricainE, c'est dur de résister à la pression familiale, pour qui l'immigréE est endettéE à vie auprès de sa famille. Quelques circonstances risquent de rendre ça plus difficile encore :

1) l'Africain est l'aîné, le "successeur" de son père ou le "chef" de famille. La position qu'on occupe dans la fratrie est très importante en Afrique, surtout pour un homme. Un aîné est censé pourvoir aux besoins de toute sa famille élargie, idem si il a été désigné par son père comme étant le successeur. Ses frères et soeurs, ses cousins, ses cousines, ses neveux, ses nièces : tout le monde lui demande conseil dans la gestion de ses affaires et s'attend à ce qu'il leur vienne constamment en aide. Lui-même, depuis l'enfance, s'attend à prendre un jour cette responsabilité. C'est d'ailleurs sans doute la raison qui l'a peut-être poussé à risquer sa vie pour venir en Europe.

2) la personne ne se perçoit pas comme un individu indépendant ayant droit au bonheur individuel.
Comme EuropéenE, chacun pense avoir le droit au bonheur, cherche à faire sa place au soleil, essaie de définir seul le but de sa vie et de se conformer à ses propres valeurs. Si on y parvient, on se sent heureux. Si sa famille est dans la galère, la solidarité joue, mais on garde à l'esprit l'idée que le membre de la famille à qui on vient en aide à aussi à assumer la responsabiité à faire des efforts pour s'en sortir. Par exemple, si pour soi il est important de vivre en harmonie, on ne va pas se sentir coupable de choisir de faire un gîte rural à la montagne, même si on a une soeur au RMR et qu'un gîte, ça rapporte pas assez pour pouvoir lui venir en aide. Pour la plupart des AfricainEs, faire un tel choix s'est s'exposer à une culpabilité absolument dévorante.

Pour certaines personnes que je connais, rechercher le bonheur individuel n'est pas à l'ordre du jour. Pour eux, ils ne peuvent se sentir bien que si ils sont reconnus par leur famille élargie comme quelqu'un de bien. Leur opinion d'eux-même dépend de ce jugement externe. Bien sûr, nous les Européens, on dépend aussi dans une large mesure de l'opinion qu'ont nos proches de nous. Mais d'un autre côté, notre culture valorise aussi le fait de se brouiller avec sa famille si celle-ci semble nuire à notre épanouissement personnel. Notre culture nous pousse à penser qu'il y a des limites à ce que la famille peut attendre de nous et elle valorise l'épanouissement personnel. Il me semble que dans la culture africaine, le principe de base c'est que c'est l'épanouissement du groupe qui doit amener à l'épanouissement personnel. En ethnologie, on fait la différence entre les cultures individualistes et les cultures collectivistes. Très nettement, tous les AfricainEs que j'ai rencontré appartenaient à des cultures collectivistes. Etre traité d'ingratE à longueurs de coups de téléphone et conserver son estime de soi, pour beaucoup, c'est vraiment difficile. Pour justifier ce comportement "ingrat", il faut faire appel à la valeur individualiste de l'épanouissement personnel (la survie de mon couple vaut la peine que je me mette en conflit avec ma famille parce que mon bonheur individuel en dépend), il faut donc faire appel à une valeur "externe" à sa propre culture. Et évidemment c'est plus difficile de justifier auprès des siens et de soi-même quelque chose qui est étranger à sa culture. On fait face à l'incompréhension et le sentiment d'identité est menacé : est-ce que je ne deviens pas un Blanc en adoptant leurs valeurs ?
Deux choses modèrent cependant ces difficultés : nous vivons dans un village planétaire et la culture africaine est en contact avec la culture européenne de par le passé colonial et de par les échanges culturels (en Afrique, on suit les nouvelles sur France 2 !). Les valeurs individualistes font donc leur chemin chez certains. Deuxièmement : les personnes qui prennent la décision de tout quitter pour tenter l'aventure européenne sont sans doute celles qui ont le plus d'ambition quant à leur épanouissement personnel. Elles ne veulent plus se contenter de s'adapter à la situation économique africaine, elles ont la conviction qu'elles ont droit à plus, que leurs enfants ont droit à un avenir meilleur que celui que leur pays peut leur donner.

3) la personne africaine a des enfants au pays. Il est évident que les personnes qui ont immigré en laissant des enfants sur place veulent tout faire pour que leurs enfants soient épargnés des dures conditions de vies d'une vie pauvre. Elles veulent envoyer un maximum d'argent à leurs enfants. Seulement, ces enfants sont confiés à de la parenté. Laquelle a très souvent une mentalité "collectiviste". De ce fait, il ne paraît pas choquant à la parenté de dépenser l'argent envoyé pour résoudre ses propres difficultés (un deuil au village) avant certains besoins "secondaires" de l'enfant (un cours d'appui de math). Pour mener un projet qui concerne son propre enfant, il faut payer pour d'autres choses en plus. Parallèlement à cela, si on veut conserver une relation de qualité avec son enfant, on a souvent très peur de ce que les membres de sa famille va dire de nous. Que va penser un enfant qui doit écouter les plaintes éternelles sur l'ingratitude du parent ? Le parent en Europe est très loin, les contacts téléphoniques sont plutôt brefs et l'enfant baigne quotidiennement dans un milieu qui considère son parent comme un émissaire de la famille en Europe chargé de faire redescendre une partie de la manne au pays.

Posté par felicitee à 19:12 - famille - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Tu es unE ingratE

Nous avons vu que 1) la famille de votre conjoint va vous demander (beaucoup) d'argent 2) vous ne pourrez pas faire face entièrement à cette demande. Votre partenaire va devoir résister, négocier avec sa famille. Dans la très grande majorité des cas, votre conjoint n'a pu réunir l'argent nécessaire à son immigration qu'en empruntant de l'argent à des membres de sa famille. Peut-être que toute sa famille a économisé pendant des mois pour permettre son départ. Et sa famille a évidemment vu ça comme un investissement : le départ à l'étranger doit leur rapporter la somme du départ + un bonus important (Gardez à l'esprit que tous les Africains pauvres sont persuadés qu'il est facile de s'enrichir en Europe et que tous les Blancs sont riches, marier unE BlancHE, c'est toucher le jackpot). En résumé, aux yeux de sa famille et très souvent de lui-même, l'immigréE est endettéE : il doit de l'argent à sa famille. Et généralement, aux yeux de sa famille, cette dette ne peut pas s'effacer, quelque soit le nombre de Western Unions que vous ferez. Pour eux, le parent en Europe doit de l'argent à sa famille tant qu'il est en vie. Par conséquent, l'immigréE va de toute façon immensément décevoir sa famille et la phrase type qu'il se reçoit en pleine figure, c'est : tu es unE horrible ingratE.

Posté par felicitee à 19:04 - famille - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

famille

Les petites familles avec un ou deux enfants, ça n'existe pas beaucoup. Je n'ai pas à ma disposition de données là-dessus, mais au vu des gens que je connais, les femmes ont très souvent 4 enfants ou plus en Afrique centrale. Dans la génération des trentenaires, il n'est pas rare que les gens sont issus de foyers polygames (i.e leurs pères étaient polygames mais les frères et soeurs vivent dans un foyer monogame). Il existe bien sûr des jeunes qui fondent des foyers polygames, mais c'est plutôt rare. En résumé, en épousant unE AfricainE, vous aurez un nombre considérable de beaux-frères et de belles-soeurs (personnellement, j'ai 10 beaux-frères et trois belles-soeurs + les conjoints de ces personnes). Et toute celle belle-famille vit dans une galère plus ou moins grande et va vous le faire savoir.

1) parce que tous les gens ont la conviction profonde que vous ne pouvez pas être blanc et pauvre : vous êtes forcément TRES TRES riche ;

2) la notion de solidarité familiale est très développée. La famille sert d'assurance maladie, chômage, invalidité, vieillesse etc.

Par conséquent, votre cher et tendre à toutes les chances de se faire harceler par courrier, téléphone et email. En fait, le harcèlement est tellement important que la plupart des amis que j'ai ont changé de n° de natel sans le communiquer à leurs proches au pays et qu'il y a des gens qui ne vont plus en vacances au pays depuis des années. Résister à ce harcèlement, ça va être vraiment dur pour votre amoureux, mais indispensable si vous ne voulez pas vous retrouver complètement ruinés. Comme vous êtes sensés être très riches, les gens vont faire des demandes d'argent au départ assez importantes (envoyez-nous une voiture, donnez-moi 1'000 Euro pour que je puisse faire une formation professionnelle digne de ce nom, donnez-moi 2'000 euro pour que je puisse faire un business, etc). Ils ne vont pas vous téléphoner, ils vont vous "biper" (attendre que ça sonne une fois pour que vous puissiez voir leur numéro). Comme vous ne savez pas si c'est pour vous annoncer le décès de quelqu'un, une maladie, une naissance, que sais-je, vous rappelez. Bien des fois, ce sera pour la personne l'occasion de vous faire part d'un quelconque problème personnel (envoie moi une bicyclette, tonton, je dois marcher 2h par jour pour aller à l'école) ou plus simplement, de frimer un peu devant ses connaissances en montrant qu'on a des connexions en Europe. Avec ça, la facture de téléphone, je vous dis pas. Si votre amoureux résiste à cet harcèlement, les demandes vont se faire plus petites. Mais des petites demandes multipliées par le nombre de personnes d'une large famille, ça peut vite atteindre des sommes importantes.

Si vous voulez que votre couple survivre, il est donc impératif de prendre rapidement une décision sur le montant que votre couple est prêt à dépenser pour la facture de téléphone et l'aide à la famille.

 Ne pas prévoir de budget pour ça, c'est mettre votre conjoint dans une situation impossible. Comment imaginer de ne pas aider un frère à payer pour l'eau minérale de son bébé ? Ne pas le faire équivaut quasiment à condamner à mort le bébé : l'eau "potable" ne l'est très souvent pas, la dysentrie guette tous les jeunes enfants. Vous envoyez bien de temps à autre de l'argent à une ONG, non ? Alors pourquoi ne pas aider la famille de votre conjoint ?

Posté par felicitee à 18:40 - famille - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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