07 février 2005
Métis : SUR ou ENTRE deux cultures ?
Bingo je me suis dit et des anxiétés stupides se sont envolées. SUR deux cultures, quelle bonne idée. Que n'y avais-je songé plus tôt ? Sans doute le fruit des antagonismes raciaux, de cette longue et cruelle histoire de haine et d'exploitation.
Dans ma vie, l'appartenance que je m'attribue n'est pas toujours celle de ma peau. Si je suis la seule blanche quelque part, la plupart du temps, je me dit "on est entre Africains" et pas "je suis la seule Européenne". ça m'arrive de dire des trucs comme "il faut faire des desserts pour les blancs", les blancs ils ont l'habitude d'un dessert" sans me sentir concernée par cette appellation. Avant mon mariage, je ne disais jamais "les blancs", maintenant si. Des fois, je profite un peu de ma position, je parle de sexe et notamment de liberté sexuelle....féminine pour une fois. Comme je suis blanche, on me "pardonne" et ça fait rigoler tout le monde (mais je ne dirais jamais des trucs du genre en présence de mon mari, ce serait la honte totale pour lui). Comme blanche, je peux aussi plus facilement discuter avec des hommes et leur asséner mes points de vue sans qu'on me juge mal. Des fois je sers d'intermédiaire entre les deux mondes, on me demande des explications sur les étrangetés des blancs. (NB : le contexte suisse n'a rien à voir avec d'autres contextes européens. Ici, il n'y a quasiment aucun adulte africain qui soit arrivé en Europe avant l'âge adulte).
En privé, nos parcours personnels si différents aboutissent souvent à des heurts (ça dépend, c'est tout par période). En société, non. On s'adapte au moule de la culture qui domine dans le contexte en question, sans grand problème parce qu'avec le temps on maîtrise de plus en plus les codes de la culture de l'autre. Je vois pas pourquoi ces passages poseraient plus de problème à un enfant amené à les pratiquer dès la naissance.
En ce qui concerne l'identité sociale, les problèmes surviennent s'il existe un racisme ambiant. Mais alors le racisme touche toute la famille, y compris la personne blanche, accusée de « trahir sa race », d'être « une pute qui couche avec les Noirs » etc. (Heureusement, cette problématique de la « trahison » raciale est peu présente en Suisse). La discrimination à l'embauche, ça touche aussi toute la famille (diminution du revenu disponible, etc.) et aussi toute personne pas 100 % occidentale et le métissage n'y est pour rien.
En ce qui concerne l'identité personnelle, je pense que la mixité culturelle ne pose problème que si on s'obstine à voir le monde en blanc et noir et non en multicolore. Or comme dit MICHEL ONFRAY, « penser en termes dichotomiques, c'est le meilleur moyen de ne pas penser ». Le réel est presque toujours plus complexe, les possibiités multiples. Je suis convaincue que la « blancheur » tout comme la « négritude » n'ont aucune réalité si elles sont extirpées des contextes sociaux, culturels, historiques et économiques qui leur impriment une signification. La manière dont ma grand-mère anglaise appréhendait son identité raciale n'a rien à voir avec la mienne. Et pour cause. Elle est née et a vécu une bonne partie de sa vie à l'époque de la splendeur coloniale britannique, du temps où la mappemonde était couverte de « pink bits », i.e les possessions coloniales. Mon père est lui un pacifiste convaincu, né en 1939 à Londres, de ceux qui ont manifesté contre la guerre du Vietnam. On allait à des manifestations de soutien aux migrants organisées par l'église. Enfant, j'étais à chaque fois incrédule quand une loi xénophobe passait. Je n'ai rien à voir avec son mépris des « Pakis ». Sa blancheur n'est pas ma blancheur.
Du simple fait de l'immigration, la vision du monde bouge. J'ai des connaissances qui considèrent que leur foi chrétienne militante est la conséquence de la supériorité morale des Africains, de leur sens «naturel » du partage et de la solidarité. A minima, pour beaucoup, il est impossible d'être athée sans « renier sa culture », « devenir blanc ». Cette conception n'a pas empêché mon mari de se demander, à l'instar de Mongo BETI, dans quelles circonstances ses grands-parents avaient été évangélisés et si la perte des rites ancestraux n'était pas une perte très regrettable. Cette interrogation est née, entre autres, d'expositions de type éthnographique où des objets qu'il avait toujours cru « sans valeur » étaient l'objet d'une mise en scène élaborée dans des musées européens ; de reportages sur des populations « primitives » hésitant entre conversion au christianisme ou visite en ville chez le médecin pour soigner une douleur, essayant d'évaluer l'efficacité des divinités respectives et l'impact sur leur mode de vie de ces évolutions.
Son identité « raciale », on peut se la construire au fil des expériences, des rencontres humaines etc. Connaître ses racines n'implique pas une fidélité à toute épreuve aux modes de faire et de penser de ses aïeux (Ouf, parce que question sexe, je crois que mes mémés étaient plutôt coincées et que ce n'est qu'à la génération de ma mère que..bon, je m'égare..) Au Cameroun, l'affaire est réglée : si vous êtes métis, vous êtes blanc. En Europe, c'est le contraire, vous n'êtes PAS blanc si vos deux parents ne sont pas blancs. C'est simple et carré. Aux enfants que j'espère avoir, je recommenderai de répondre à toute question quand à leur identité raciale « réelle » : « Tout à fait. Si c'est ce que vous pensez » et de ne jamais accepter d'entrer dans le débat. De préserver leur énergie pour créer leur identité, leur manière de vivre, de décider quels amis isl veulent avoir, décider de leurs valeurs etc. Bref, choisir la course qu'ils veulent courir au lieu de se trouver embarqués dans une course dont ils n'ont pas pris le départ. (une métaphore de Théo). Préserver sa LIBERTE, la MOBILITE DE SON IDENTITE.
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